Il y a des jours comme ça... Où tout va bien. Où un petit rien engendre de grandes choses (ou pas). Ce matin-là, précisément, il faisait plus ou moins secs dehors. J'enfile donc mes ballerines de Princesse. J'ai des pailettes plein les mains. C'est pas grave! C'est même joli... Je sautille entre les flaques. C'est assez drôle. J'me sens à la fois légère et précieuse. J'ai l'air un peu bête à regarder mes pieds. Et puis, une lettre. Qui embellit cette matinée un peu trop grise à mon goût... Une vraie lettre, j'veux dire. Sur du papier cartoné et dans une belle enveloppe blanche.
Chères Princesses,
-----C'est avec un plaisir étonné que j'ai reçu vos lettres. Pensez donc : un courrier venu de l'autre monde! Et pas des ectoplasmes de missives. Non: du vrai papier avec de l'encre, dans des enveloppes qu'on timbre et que l'on peut ouvrir... Au fond, ça m'a mis la puce à l'oreille. Je me suis dit: les messageries célestes ne transmettent pas ce genre d'envoi. Il y faut des bureaux de poste, des centres de tri, des facteurs et tout le tremblement. J'en sais quelque chose, moi qui chaque année joue pour les enfants le rôle de Saint Nicolas... Ainsi, vilaines menteuses, vous êtres restées sur terre. Je vous soupçonne même d'encore fréquenter l'école... Vous voici donc vivantes et sans doute moins sottes que le personnage d'Antigone. J'en suis bien content. Non que je déteste Anouilh, il s'en faut de beaucoup. Mais je l'ai connu mieux inspiré. Car il ne justifie pas l'attitude de son héroïne. Oh, je lui trouve des circonstances atténuantes: il a écrit sa pièce après quatre année de guerre; le malheureux a dû croire à l'absurdité de l'existence. C'est fort triste, mais je pense qu'il a eu tort. Tant que la vie veut de nous, il serait fou de refuser ce miracle, ce cadeau, cete merveille. Voyez-vous, c'est cela qui me tire du lit tous les matins: le bonheur d'être en vie. Je ne m'en lasse pas, j' y crois à peine tant ça me comble. Ce plaisir, aucun système politique, aucune philosophie, ne me l'enlèvera jamais du coeur ni de la tête.
-----Moi, ce que j'aime - je vous le donne pêle-mêle - c'est la poésie, la beauté du monde, celle de ma femme, l'idée de l'Etre, la musique. Pour ce qui est du pouvoir et des gouvernements, i lfaut bien l'avouer, je m'en fiche comme de l'an quarante. Quant au reste, c'est vrai qu'on peut mourir du cancer, d'une histoire d'amour qui finit mal ou, comme les poulets, d'une mauvaise grippe. Mais n'en rajoutons pas. Tant qu'on échappe à ces fléaux, tant que l'existence nous éclaire, rendons-en grâce au ciel. Georges Brassens chantait "qu'aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas, qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas". Je pense comme lui. Cela ne veut pas dire qu'il faille douter de tout. Au contraire, l'idée de l'Etre, que je viens d'évoquer, induit pour moi celle de l'Infini. A mes yeux, l'instant présent, celui que nous vivons là - même s'il fait un peu gris - est un gage d'éternité. J'y trouve comme un parfum, comme une poussière de bienveillance universelle, et cela me rend heureux. "Laissez les morts enterrer les morts" disait Jésus. Antigone a fait le contraire. C'est peut-être que, malgré son jeune âge, elle était déjà mourante, engluée dans le passé, esclave de vieilles superstitions. Si je peux vous donner un conseil, ne faites pas comme elle.
-----Chères et vivantes Princesses, portez-vous bien. Soyez vous même face à chaque minute qui passe. Trouvez en vous le sens des choses. Défiez-vous des systèmes et n'agissez qu'à votre propre compte.
Voilà, je ne signe pas Créon mais...Tout à l'heure en rentrant chez moi, je me sentais vraiment Princesse.
Pourquoi ne suis-je pas étonnée ? =)*